Anatomie d’un pouvoir sans trace
- Steve Moradel
- 26 mars
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 jours
Janvier 2017. À peine quelques jours après l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, un ingénieur du service numérique fédéral, Jonathan Kamens, reçoit un avertissement. Un collègue menace de le dénoncer pour avoir alerté, en interne, sur le démantèlement silencieux de son agence. Une forme de représailles préventives. Alors il quitte Slack, les e-mails professionnels, les circuits surveillés. Et migre, avec d’autres, sur Signal, cette messagerie chiffrée, conçue pour disparaître.
Ce qui, à l’époque, ressemblait à une réaction de survie est devenu, en 2025, un réflexe d’État.
Aujourd’hui, huit groupes privés, rassemblant anciens fonctionnaires, membres d’agences fédérales et responsables politiques en exercice, utilisent Signal comme principal canal de coordination. Parmi eux, des figures de premier plan : Pete Hegseth, secrétaire à la Défense ; Tulsi Gabbard, conseillère spéciale ; Marco Rubio, influent sénateur ; J.D. Vance, architecte officieux de la doctrine stratégique. Tous échappent volontairement aux infrastructures sécurisées mises en place par le gouvernement américain lui-même.
Ce n’est pas qu’un problème de cybersécurité. C’est une culture du secret qui s’est institutionnalisée.Ce n’est pas une erreur. C’est une stratégie.
Des infrastructures prévues pour ces échanges existent. Elles sont là, certifiées, surveillées, conçues pour éviter ce genre de dérive. Les contourner, ce n’est pas une erreur ni une négligence. C’est une méthode. Un choix.
Sur Signal, rien n’est archivé. Rien ne peut être déclassifié. Les messages s’autodétruisent, la traçabilité est nulle, et les serveurs sont hors de portée des lois de transparence. C’est un choix assumé : moins de mémoire, donc moins de comptes à rendre.
Or ce système a ses failles. Une erreur d’ajout — une simple confusion de contacts — a suffi pour que Jeffrey Goldberg, rédacteur en chef de The Atlantic, se retrouve intégré à un groupe Signal. Il y lit, en direct, les détails d’une opération militaire imminente contre les Houthis : noms de cibles, timing, acheminement des armes. L’auteur du message ? Pete Hegseth lui-même. Ironie brutale pour celui qui, en 2016, appelait à l’inculpation d’Hillary Clinton pour avoir utilisé un serveur privé…
Mais le plus inquiétant n’est pas là. Il est dans la banalisation du contournement, la systématisation du réflexe clandestin. Une architecture parallèle s’est mise en place, souterraine, insaisissable — et parfaitement fonctionnelle. À Washington, la désactivation volontaire de la mémoire est devenue un mode opératoire. Il n’y a plus de trace. Donc plus de preuve. Donc plus de responsabilité.
Ce n’est pas une défaillance ponctuelle. C’est un système conçu par construction pour rester hors d’atteinte. Un système qui ne laisse rien derrière lui. Pas de documents. Pas d’archives. Pas de recours.
Quand les canaux publics deviennent suspects, que reste-t-il du pouvoir visible ?
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